Oldonyo Lengai, 2 - 6 juillet 2005   

Localisation d'Oldonyo Lengai

Est de l'Afrique, présentant la localisation d'Oldonyo Lengai

Oldonyo Lengai, situé au nord de la Tanzanie, constitue le seul volcan au monde dont les laves sont carbonatitiques; en fait, il existe une poignée de laves carbonatitiques observées au travers de toutes les annales géologiques (Gardar, Groenland et le Kaiserstuhl, en Allemagne, sont les seuls exemples en dehors de la région du Rift africain), ce qui vous donne une idée du degré de rareté de ce volcan.

Oldonyo Lengai

Oldonyo Lengai observé à partir de la Rift Valley

Laves de carbonatite

 

Les laves composées de carbonatite ne sont pas de simples calcaires fondus, mais représentent plutôt un type de lave dérivée du manteau qui a été, d'une certaine manière, séparée en deux fractions distinctes: l'une enrichie en carbonates et l'autre en silicates. D'autres informations plus précises sur la formation des carbonatites sont disponibles sur le site de Celia Nyamweru. Pour ceux d'entre nous, intéressés par la composition en volatil du manteau de la Terre, ces éruptions peu communes représentent une ressource tout à fait unique, puisque les gaz volcaniques finissent concentrés dans la fraction carbonatée qui s'écoule d'Oldonyo Lengai.
Pour cette raison, une poignée de chercheurs se sont rendus sur le site d'Oldonyo Lengai en juillet 2005,
afin d'échantillonner les gaz produits par le volcan. L'équipe était constituée de: Pete Burnard, Bernard Marty, Fabien Palhol (CRPG, France); Toby Fischer (University of New Mexico) et de nos deux collègues tanzaniens, Fred Mangasini et Chamba Makene.

A gauche: lave carbonatitique noire fraîche - éruptée moins d'une heure auparavant - couvrant des coulées âgées de quelques jours ou semaines, altérées (d'où leur couleur blanchâtre).

En route pour Lengai

Nous sommes arrivés à Engare Sero, le village Massai au pied d'Oldonyo Lengai, en fin d'après midi, le samedi 2 juillet 2005 (après 5 heures de pistes difficiles). Fred Mangasini a su brillamment organisé une équipe de plus de 25 porteurs pour tout notre attirail, comprenant trois imposantes caisses d'un équipement d'échantillonnage en verre extrêmement fragile. Néanmoins, cette logistique prit un certain temps et il était 21 heures passées lorsque l'organisation fut bouclée et que les premiers porteurs commencèrent l'ascension. Après un dîner rapide et une petite sieste, nous entreprîmes à notre tour l'ascension du volcan. Il était 2 heures du matin, nous étions donc le 3 juillet. Oldonyo Lengai constitue une ascension raide mais pas forcément difficile, et vaut vraiment la peine, ne serait-ce que pour cette vue absolument sublime lorsque l'aube perce la vallée du Rift Est Africain. Inoubliable. Il existe d'excellents sites web qui décrivent Lengai, tel celui dont s'occupe Fred Belton.

Caisse de transport
Panorama du cratère (vignette)

Panorama du cratère

Le jour de notre arrivée, le dimanche 3 juillet, il y avait très peu d'activité au niveau du cratère: quelques petites coulées de type aa émanaient de T57B (cf. carte du cratère) et s'écoulaient vers l'Est en direction du débordement Est, mais n'en atteignant jamais le bord. Pendant le reste de la journée, nous avons surveillé les températures des émissions ponctuelles de fumerolles dans et autour du cratère. Nos résultats figurent sur la carte de températures du cratère. La plupart de ces fumerolles étaient aux alentours de 80 - 85°C (proche du point d'ébullition ambiant de 88°C) et ne semblaient pas particulièrement actives (faibles dégagements de vapeur). A noter une exception : T49B qui avait à la fois un dégagement de vapeur important et une température supérieure à 110°C (les températures dépassant le point d'ébullition de l'eau sont riches de promesses quant à l'échantillonnage de gaz magmatiques).
Tandis que l'on surveillait la température des fumerolles, nous avons également recherché l'endroit, sur le cratère, le plus adapté pour établir un campement. Nous savions que le campement au Sud Est était dangereux (il y avait eu un accident à cet endroit en 2002 - lire l'article), et il était beaucoup trop proche de la coulée de la journée pour être confortable. Cependant nous aurions véritablement souffert de ne pouvoir profiter de l'excitation suscitée par ces coulées actives, si nous avions établi notre campement en dehors du cratère. Finalement nous avons trouvé un campement intermédiaire dans la partie Sud Ouest du cratère, loin de toute activité volcanique, bien abritée du vent et, ce qui est primordial, disposant d'une "sortie de secours" immédiatement accessible permettant de s'échapper du bord du cratère. Cependant, Lembra, notre cuisinier n'était pas convaincu et malgré nos arguments les plus appuyés, installa la cuisine - et le camp Massai - au niveau du site terriblement hasardeux situé au Sud Est.

L'échantillonnage commença sur T49B, tôt le matin suivant. La température des fumerolles avait augmenté pendant la nuit jusqu'à 124 °C et les flux de gaz semblaient plus importants que lors des observations de la veille. Il consistait à enterrer un large entonnoir à proximité de la source de la fumerolle et de faire barboter les gaz à travers une bouteille Giggenbach, chacune de nos bouteilles d'échantillonnage de 4L nécessitait plus de 2 heures à remplir (un remplissage trop rapide pouvant provoquer une entrée d'air); l'échantillonnage constituait une tâche longue et pénible, surtout en plein soleil !

A droite: Toby échantillonnant la fumerolle T49B; l'entonnoir, rigoureusement enterré dans de la boue sulfurée et purgé de tous les gaz atmosphériques pendant 30 minutes avant de recueillir les échantillons, garantissant une haute qualité d'échantillonnage des gaz volcaniques.

Toby échantillonant
Chute de lave (film)

Chute de lave (film)

Aux environs de 11 heures, lorsque la seconde bouteille était pratiquement pleine, Lembra accourut pour signaler qu'une éruption de lave fraîche était en train de se produire! Boy was it ever erupting! Cliquer sur la photo pour voir un petit film. Une très importante chute de lave était en train de déborder de T58B et de recouvrir une ancienne coulée, à l'Est, donnant naissance à une traînée de flammes. Nous finîmes donc l'échantillonnage à toute hâte à T49B étant donné la situation extrêmement dangereuse: à cette position, en effet, à moins de 30 mètres de ce chaudron de lave géant que constituait T58B, le moindre changement de direction de la coulée de lave aurait eu des conséquences assez dommageables.

A gauche: des laves de natrocarbonatite jaillissant des lèvres de T58B. Les laves de carbonatite sont plus froides que les laves silicatées, par conséquent elles ne brillent pas en rouge en pleine journée (une terne incandescence rougeâtre peut être visible une fois la nuit tombée).

Le lac de lave fossile constituait un choix d'échantillonnage judicieux; à plus de 4 mètres de profondeur et avec un dégagement gazeux important, cet endroit s'avérait correctement protégé d'une contamination atmosphérique. Nous avons descendu un thermocouple à l'intérieur de cette cavité: la température mesurée était 167°C... et elle devait être sans doute encore plus importante plus profondément. Déterminer avec précision la profondeur de cette cavité est une affaire délicate: l'entonnoir d'échantillonnage à l'extrémité d'une perche de 4 mètres en aluminium n'en a pas touché le fond, et les températures étaient tellement hautes que l'entonnoir a complètement fondu. La nuit était largement tombée lorsque nous fermâmes la dernière valve de la dernière bouteille d'échantillonnage, observant avec une certaine nervosité les fontaines de laves rouges jaillissant jusqu'à 60 mètres au-delà de la cime de T58B. Finalement, nous nous sommes accordés une pause autour d'un whisky tandis que la lave continuait de s'écouler, avec cette incandescence rouge terne dans l'air frais de la nuit.

L'éruption continuait. Des courants de carbonatite débordaient par-dessus le rebord du cratère, et donnaient naissance à des traînées de flammes sur les pentes, à l'Est. Après une demi-heure d'émerveillement lié à ces extraordinaires coulées bouillonnantes de lave huileuse, nous devions retourner à notre échantillonnage. Il était évident que le dégagement gazeux avait augmenté avec les flux de laves, et nous étions désormais en mesure d'obtenir des échantillons au-delà de nos espérances les plus folles. Nous nous sommes déplacés au niveau d'un trou très important - un lac de lave fossile - au milieu du chemin entre T46 et T47: encore trop proche de la source de lave pour être en sécurité, mais nous avons pris le plus de précautions possibles: nous avons réduit le nombre de personnes présentes sur le site d'échantillonnage et quelqu'un surveillait la moindre modification de l'activité.

 

Ci dessous et à droite: échantillonnage du lac de lave fossile

Lac de lave fossile

Echantillonage d'Oldonyo Lengai

Camp Lengai

A l'aube, le matin suivant - le 5 juillet, moment du départ - nous avons erré, bouffis, à travers le cratère pour rejoindre la "cuisine" et prendre un petit déjeuner; et de façon tout à fait incroyable, la "cuisine" avait disparu sous 1.5 mètres de lave qui venait d'envahir le camp Massai une paire d'heures auparavant. Miraculeusement, personne n'avait été blessé (d'une certaine façon, notre argumentaire, insistant, selon lequel le camp Sud Est était dangereux venait d'être démontré), et nous mangeâmes notre dernier petit dej' constitué d'un thé très doux et d'oeufs durs, cuits à même la lave fraîche !
C'est avec une certaine amertume que nous avons quitté Oldonyo Lengai étant donné que notre agenda ne nous permettait pas de rester plus longtemps au sein de ce cratère. Un très grand merci au porteurs Massai qui ont réussi à transporter, aller et retour, nos très fragiles bouteilles d'échantillons en verre de 4L, sans la moindre casse. Lembra, le cuisinier, nous a fourni d'excellents et copieux repas, tous cuisinés sur un vulgaire et minuscule feu de charbon. Globalement, nous n'aurions pu espérer excursion mieux réussie: nous possédions les échantillons, nous avons eu la chance d'assister à une éruption de natrocarbonatite et toutes les personnes impliquées dans cette expédition descendirent saines et sauves.


Pete Burnard, avril 2006 (tr. Romain Basset)


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