Historique des gisements d'émeraude et identification des émeraudes anciennes

1ère Partie

Gaston Giuliani, Marc Chaussidon, Henri-Jean Schubnel,
Daniel H. Piat, Claire Rollion-Bard, Christian France-Lanord,
Didier Giard, Daniel de Narvaez, Benjamin Rondeau.

Gaston Giuliani: IRD and C.R.P.G./C.N.R.S., BP 20, 54501 Vandoeuvre-lès-Nancy, France.

Marc Chaussidon, Claire Rollion-Bard, Christian France-Lanord: C.R.P.G./ C.N.R.S., BP 20, 54501 Vandoeuvre-lès-Nancy, France.

Henri-Jean Schubnel, Benjamin Rondeau: Muséum National d'Histoire Naturelle, Laboratoire de Minéralogie, 61 rue Buffon, 75005 Paris, France.

Daniel H. Piat, Didier Giard: Association Française de Gemmologie, 7 rue Cadet, 75009 Paris, France.

Daniel de Narvaez: Compania Mineira Rio Dulce Ltda., Carrera 11, N° 89-38, Oficio 207, Bogotá, Colombia.

Historique de la découverte des gisements d'émeraude

L'exploitation des gisements d'émeraude peut être subdivisée en trois périodes:
  1. celle qui précède la localisation des gisements de Colombie par les Espagnols au XVIème siècle

  2. celle de l'exploitation de ces gisements jusqu'à la fin du XIXème siècle et

  3. la période du XXème siècle où furent découverts la majorité des gisements d'émeraude actuels.

Emeraude Trapiche brute Emeraude Trapiche en cabochon

De l'Antiquité jusqu'à l'époque de la Renaissance, l'émeraude était très rare et les gisements étaient peu nombreux. L'émeraude fut exploitée en Egypte par les Pharaons entre 3000 et 1500 avant JC et en Autriche par les Celtes et les Romains sur le site d'Habachtal (5).

Le XVIème siècle est marqué par les Conquistadores espagnols qui exploitèrent les mines de Chivor en 1545 et les mines de Muzo en 1594 (1). Dès lors, les émeraudes Colombiennes inondèrent les cours impériales d'Europe et transitèrent par Istanbul et Manille, en Asie et notamment en Inde.

Emeraude dans une gangue de plagioclase (Brésil)

Bien que "les émeraudes de Russie" furent décrites par de nombreux auteurs dont Haüy dans son Traité de Minéralogie en 1822, la véritable découverte d'émeraude dans les Monts d'Oural date de 1830. L'exploitation des gîtes d'Oural ouvre la période du XXème siècle où les prospecteurs mirent à jour les différentes mines connues à ce jour comme celles du Brésil, d'Afghanistan, du Pakistan et d'Afrique. La date exacte de la découverte de certains gisements du XXème siècle est parfois remise en cause par les textes anciens. Il s'agit par exemple du cas des gisements d'Afghanistan: l'existence d'émeraudes en Bactriane affirmée par Théophraste et Pline l'Ancien (2) relance la polémique sur la date officielle de la localisation de ces gisements en 1976. En effet, les textes précisent d'une part, le passage des armées d'Alexandre le Grand dans la vallée du Panjshir où se situent les différentes mines, et d'autre part, l' existence avant JC du royaume riche et indépendant de Ghandara (regroupant les vallées de Kaboul, de Peshawar et de Swat) où l'émeraude aurait pu déjà être exploitée.

De même, les émeraudes dites de "vieilles mines" contenues dans les trésors des grands royaumes d'Asie et aujourd'hui dans les musées d'Istanbul ou de Théhéran, posent le problème de leur origine géographique. Proviennent-t-elles de Colombie comme l'affirment certains auteurs (6), de mines d'Asie (Afghanistan, Pakistan, Inde et autres mines légendaires) suivant les négociants indiens ou alors d'Egypte et d'Autriche.

Identification des émeraudes anciennes

L'analyse des isotopes stables de l'oxygène par spectrométrie de masse est une méthode qui a conduit à l'élaboration d'une carte isotopique de l'émeraude et de ses gisements (3,4). Les rapports isotopiques 18O/16O permettent d'identifier la plupart des émeraudes de qualité supérieure rencontrées sur le marché international mais surtout d'identifier l'origine des émeraudes anciennes.

Carte isotopique de l'oxygène des émeraudes anciennes Courbes de libération continue d'H20, CO2 et N2 d'une émeraude colombienne

Ainsi, les émeraudes d'Egypte (18O/16O= +10.4 ± 0.1 pour mille) se distinguent de celles d'Autriche (18O/16O= +7.1 ± 0.1 pour mille). Les rapports 18O/16O des émeraudes de Colombie sont trés contrastés et les intervalles de valeur des différentes mines sont distincts. Les émeraudes des mines de Chivor (18O/16O= +16.8 ± 0.1 pour mille) ont des rapports isotopiques plus légers que celles provenant des mines de Muzo, Coscuez et Peña Blanca (18O/16O= +21.2 ± 0.5 pour mille). De même, les 18O/16O des émeraudes d'Afghanistan (18O/16O= +13.5 ± 0.1 pour mille) et du Pakistan (18O/16O= +15.7 ± 0.1 pour mille) sont uniques et ils peuvent être utilisés comme un critère définitif d'authentification.

L'analyse isotopique de l'oxygène sur la sonde ionique IMS 1270 à multicollection du C.R.P.G./C.N.R.S. nous permet de mesurer directement sur la surface polie d'une pierre facetée la composition isotopique de l'échantillon ( Giuliani et al., 1999). L'analyse n'affecte la gemme que d'un minuscule cratère de quelques angstroms de profondeur, imperceptible à l'oeil ou à la loupe. L'intérêt de la sonde ionique est d'avoir accès à l'identification de l'origine des bijoux anciens ornés d'émeraude et ainsi de reconstituer les routes de l' émeraude tout au long de notre histoire et de la découverte des gisements.

Les objets en émeraude qui ont été analysés au C.R.P.G./C.N.R.S. couvrent les deux périodes historiques situées avant et après l'exploitation des mines colombiennes par les espagnols au XVIème siècle. Il s'agit d'une boucle d' oreille Gallo-Romaine découverte à Miribel (Ain) en 1997 (propriété du Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris), de l'émeraude ayant ornée le Lys frontal de la Sainte Couronne de France (propriété du Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris), d'une émeraude repéchée dans la cargaison du gallion espagnol Nuestra Señora de Atocha qui fit naufrage en Floride en 1622 (propriété du Mel Fisher Maritime Heritage Society de Key West aux Etats-Unis), de deux émeraudes de la collection Haüy (propriété du Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris), et de quatre émeraudes de type "vieilles mines" provenant d'Inde.

Boucle d'oreille Gallo-Romaine, Miribel (Ain) Emeraude ayant ornée le Lys frontal de la Sainte Couronne de France

Les résultats obtenus sur ces différentes émeraudes et leurs implications historiques et archéologiques sont détaillés dans la seconde partie.

Références bibliographiques

1. Dominguez R (1965) Historia de las esmeraldas de Colombia. Graficas Ducal (ed.), Bogotá, 297 p.

2. Forestier FH, Piat DH (1998) Emeraudes de Bactriane: mythe ou réalité, La vallée du Panjshir (Afghanistan). In: Giard D, Giuliani G, Cheilletz A, Fritsch E, Gonthier E. L'émeraude. Connaissances actuelles et prospectives (AFG, CNRS, ORSTOM, eds), Paris, 139-146.

3. Giuliani G, France-Lanord , Coget P, Schwarz D, Cheilletz A, Branquet Y, Giard D , Pavel A, Martin-Izard A, Piat DH (1998a) Oxygen isotope systematics of emerald: relevance for its origin and geological significance. Mineralium Deposita, 33, 513-519.

4. Giuliani G, France-Lanord , Coget P, Schwarz D, Notary F, Cheilletz A, Chaussidon M, Giard D, Piat DH, Bariant P (1998b) Vers une carte d'identité isotopique 18O/16O des émeraudes naturelles et synthétiques. In: Giard D, Giuliani G, Cheilletz A, Fritsch E, Gonthier E. L'émeraude. Connaissances actuelles et prospectives (AFG, CNRS, ORSTOM, eds), Paris, 55-70.

5. Gonthier E (1998) Les représentations symboliques de quelques émeraudes célèbres de l'histoire. Revue de Gemmologie A.F.G., n°134-135, 27-32.

6. Ward F (1993) Emeralds, Gem Book Publisher, 64 p.